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Les contes > Tous les contes > La naissance de Petit Lion

La naissance de Petit Lion La naissance de Petit Lion

© Conseil international de la langue française 1996

Golo le Singe s’agite comme un fou. Ses bras, ses jambes bougent en tous sens, ses mains tapent en cadence sur le gros tam-tam royal, caché dans l’ombre des buissons, derrière le palais. C’est que sa mission est de la plus haute importance et qu’il est très fier d’en avoir la charge. Le Roi des nimaux, Gaïndé le Lion, lui a ordonné d’annoncer à toute la brousse la naissance de son premier fils : Petit Lion est né pendant la nuit et sa Majesté le Roi veut que chacun dans son royaume le sache et s’en réjouisse.

Voilà donc pourquoi Golo tape, tape depuis l’aube, tous les doigts douloureux d’avoir frappé le bois dur. Le message s’envole dans la savane et le vent léger qui l’emporte courbe l’herbe sèche et les épineux. Il caresse les arbres de la forêt où les parents de Golo font leur toilette matinale, et où les oiseaux sont cachés au plus épais des feuillages. Il s’introduit dans les terriers sombres et frais où sont tapis les animaux pour échapper à la chaleur du jour... Enfin il ricoche sur l’eau de la rivière dont la calme surface n’est troublée que par la bosse de l’oeil du crocodile ou la grande mâchoire rose et noire de l’hippopotame.

Que dit le message du tam-tam ?

"Oh vous tous, mes fidèles sujets, réjouissez vous de la naissance de mon fils, Petit Lion aux yeux bleus. En l’honneur de sa venue au monde, je vous offre une grande fête. Je présiderai à cette occasion un concours de danse et un très beau prix récompensera le vainqueur. Comme il est d’usage, chacun de vous, mes fidèles sujets, tiendra à offrir un cadeau à mon fils. Mais Ma Majesté désirant bâtir une case pour le Prince héritier, je vous demande d’apporter en présent ce qu’il faut pour cette construction. Ainsi la maison de Petit Lion s’élèvera vite, et sous son ombre, j’assisterai au concours de danse. Venez nombreux et réjouissez-vous !"

Tel est le message que le vent porte à travers la brousse surchauffée. Golo, après avoir tant et tant tapé, tombe enfin épuisé sur le sol, bras et jambes écartés et s’endort comme une masse.

Toute la brousse s’anime joyeusement. les animaux ont entendu et s’affairent à trouver leur cadeau. Puis ils se mettent en route dans leurs habits de fête. Chacun transporte son paquet et c’est parfois bien lourd et bien loin sous le soleil de midi. Galopant, courant, volant ou sautant, ils atteignent enfin le palais du Roi. Dans la soirée, tous sont arrivés.

Girafe, qui garde la famille royale, est là avec de grosses bottes de paille destinées au toit de la case. Chacal et hippopotame tiennent de longues branches bien droites qui serviront de poutres. Yacine le Crocodile, tout essoufflé d’avoir quitté la fraîcheur de l’eau, se dandine sous le poids des sacs de terre qu’il a remplis en grattant la berge de la rivière. Gneye l’Éléphant lève haut sa trompe gonflée d’eau : il soufflera une pluie de gouttelettes pour humidifier la terre sèche. Ainsi pourra-t-on fabriquer de beaux murs ronds et épais en tassant cette boue, et déposer le toit par dessus. La Mangouste ploie sous les pierres plates destinées au foyer de la case. Serpent arrive sans se presser, c’est lui qui dirigera les travaux grâce à son sifflet puissant. Quant à Bouky l’Hyène, la plus bête et la plus avare de la savane, elle n’a su apporter que quelques pièces d’or pour aider le Roi à payer à boire à ses sujets...

Dès son arrivée, chacun se met au travail, espérant que le Roi remarquera sa force ou son habileté. La case s’élève peu à peu dans la nuit et au petit matin, la voici terminée, brillante et neuve dans les premiers rayons du soleil.

Et Leuk le lièvre, me direz-vous ?

Leuk est arrivé bon dernier, en gambadant, léger, léger, car il ne portait rien. Il va de l’un à l’autre, s’agite, offre à boire, pique Golo pour le réveiller et le mettre au travail, conseille à l’Éléphant de bien diriger la pluie de gouttelettes de sa trompe, tire la queue du Serpent pour qu’il siffle plus fort... Bref Leuk est partout, mais il ne fait rien, rien de rien, si ce n’est un petit somme dans un coin quand il se sent fatigué. Dans la nuit noire et sans lune, il croit que personne ne s’est aperçu de sa paresse.

Et pourquoi Leuk ne travaille-t-il pas, alors que tous ses amis de la forêt et de la savane peinent comme des fourmis pour terminer la case à temps ? Leuk est un grand malin, le plus grand malin de la brousse. Il sait qu’au matin débutera le concours de danse et que tous les animaux seront si épuisés de leur travail de la nuit précédente qu’ils n’auront plus la force de bouger. Et lui, tout reposé, il gagnera sûrement le prix !

Mais Leuk le rusé a oublié une seule chose : c’est que les serpents voient dans la nuit la plus noire. Leurs yeux ronds, verts et jaunes, percent l’obscurité et aucune ombre n’existe pour eux. Serpent a donc bien observé les ruses de Leuk et l’a même vu dormir discrètement à plusieurs reprises. Et Serpent a une intelligence aussi aiguë que son sifflet : il jure de punir ce grand paresseux qui tant de fois lui a joué des tours...

Il fait grand jour à présent, tous les oiseaux de la brousse sont perchés dans le fromager sacré et chantent en l’honneur de Petit Roi. Celui-ci se lève sur ses pattes chancelantes et guidé par son père le Roi, vient s’installer dans sa belle case neuve. Tous les animaux applaudissent, malgré les membres fatigués, les ampoules, les échardes et les pattes tordues. Ils ont épousseté leurs habits de fête et s’apprêtent à danser l’un après l’autre, au rythme du tam-tam. Car tous voudraient gagner le concours et recevoir un riche cadeau.

Le premier dans la danse est bien sûr Leuk, léger, léger comme le vent et les pattes alertes. Il recueille beaucoup d’applaudissements et même Gaïndé le Lion, qui pourtant se méfie de lui, lui accorde un sourire. Puis vient Girafe qui courbe son long cou, en dandinant son corps en cadence.

Mais tout à coup, elle pousse un hurlement : sa patte est transpercée d’une longue épine et elle a affreusement mal. Elle sort en clopinant pour aller se soigner... Elle a perdu ! Et qui a placé cette longue épine ? Mais Leuk, bien sûr, pendant sa danse...

Puis arrive le tour de Bouky l’Hyène, fatiguée et affamée, mais dont les poches tintent encore de quelques pièces d’or qui sonnent agréablement aux oreilles du Roi. Leuk s’approche d’elle :

-  Ma pauvre Bouky, tu es bien pâlotte ce matin, que t’arrive-t-il ?Tu ne vas pas pouvoir danser !

-  C’est que j’ai si faim Leuk. Tiens, regarde le trou dans mon ventre, j’ai tellement travaillé cette nuit.

-  Bouky, tu es mon amie, si tu veux, je te donnerai une gorgée de ce miel plein de vitamines. Regarde, j’en ai un pot à ma ceinture en cas de fatigue.

-  Ah Leuk, merci.

-  Tu es mon frère.

Et Bouky s’en empare et avale, avale... tout le miel y passe et le creux de son ventre devient une grosse bosse. Alors, impossible de danser, et lorsque le tam-tam se déchaîne, Bouky s’écroule le ventre en avant. Elle aussi, elle est éliminée.

Puis vient le tour de Yacine le Crocodile, qui a observé avec envie la danse agile de Leuk.

-  Je suis si fatigué Leuk, et toi, comment fais-tu pour danser comme le vent après le travail de la nuit ?

-  Mais, répond Leuk, c’est que j’ai un fameux grigri.

-  Ah Leuk, supplie Yacine, si tu me prêtes ton grigri, j e t’invite au bord de la rivière et je te choisirai le plus beau poisson de mon gardemanger.

-  Yacine, dit Leuk, je n’aime pas le poisson pourri. Mais pour l’amour de Dieu, je te prête mon grigri pour que tu gagnes le concours de danse. Tiens, accroche ?le bien fort à ta patte.

Ce que ne sait pas le crocodile, c’est que le grigri contient une motte de beurre et que, très vite, fondant au soleil, le beurre coule sur le sol. Les pattes de Yacine glissent d’un côté, de l’autre et Crocodile se dandine en essayant de rattraper son équilibre. Tous les assistants se moquent de lui et hurlent de rire et Yacine, très vexé, retourne à la rivière. II a perdu lui aussi !

Golo le Singe est un gracieux danseur, mais Leuk sait bien qu’il aime avant tout le vin de palme, surtout lorsqu’il est fatigué d’avoir tant et tant frappé sur le tam-tam.

Il s’arrange pour lui glisser une gorgée de vin, avant son tour, puis une autre, et toute la bouteille. Golo, dès le début de la danse, a la tête qui tourne, qui tourne... Et il s’écroule en plein milieu de la piste. Il faut deux gardes pour le tirer par la queue sous un arbre. Le Roi est très fâché de voir dans cet état son meilleur danseur.

Il trouve décidément ce concours bien mauvais et convoque tous les candidats qui restent, à la fois. Gneye l’Éléphant est un peu lourd, mais si puissant. Leuk a peur qu’il n’impressionne le Roi par ses virevoltes. Alors il se met lui même au tam-tam et tape et tape de plus en plus vite... Voilà le rythme qui se précipite : tous les animaux dansent, tournent, sautent, virent... Et Eléphant, la tête à l’envers, ne sait plus où il en est. Il titube, il bouscule et pousse ses voisins, il tombe... et tous s’enfuient de peur d’être écrasés par sa masse.

Gaïndé est furieux ! Mais enfin, aucun de ses sujets ne sait-il danser ?

Mais si, voilà de nouveau Leuk, léger, léger comme le vent, qui sautille et gambade gracieusement.

Il est si content de sa danse et d’avoir écarté les concurrents qu’il parade, gonfle le torse, saute de plus en plus haut, agite en cadence ses longues oreilles... Il ne regarde plus rien autour de lui, il ne rêve que du riche cadeau, et ne pense qu’à lever les pattes avec élégance.

Roi est ravi de ce spectacle et s’apprête à couronner le vainqueur. Mais Serpent s’est glissé auprès de lui et tout doucement à l’oreille, il lui raconte la ruse de Leuk pendant la nuit : sa paresse, son sommeil, l’épine dans la patte de Girafe, le beurre qui a fait déraper Crocodile, le vin de palme de Golo, le miel de Hyène et le rythme fou du tam-tam qui a fait tomber Gneye.

Roi est indigné, il gronde et sa crinière est toute hérissée.

-  Quel tricheur, quel saïsaï, quel filou ce Leuk, éclate-t-il... Et le voilà qui parade devant moi et se croit bien malin. Gardes, attrapez-le par ses grandes oreilles et donnez-lui quarante coups de bâton pour ses quarante tromperies. Et puis jetez-le hors du Palais !

Leuk, tout ahuri d’être interrompu dans sa danse, ne comprend rien à ce qui lui arrive. Ce n’est qu’en entendant le sifflement triomphant de Serpent qu’il devine celui qui l’a trahi. Tout en courant dans la forêt, le dos tout endolori des coups de bâton, il jure qu’il se vengera du Serpent.

Depuis ce jour, observez bien les lièvres. Dès qu’ils voient l’oeil rond, jaune et vert du serpent, vite, vite, ils prennent leurs pattes à leur cou et courent se cacher au plus profond de leur gîte !


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